30 janvier 2009
Mémoire, mémoire... vous avez dit mémoire ?

Darwin, Museum of Natural History, London
Quand je suis arrivée sur la Côte d'Azur pour le début de l'année scolaire, je savais pour avoir passé plusieurs vacances ici, que le contact ne serait pas évident, même sortie du statut de "touriste" (quel vilain mot rempli de préjugés). Effectivement, les cours en amphi, la promo d'une centaine d'étudiants, grosso-modo, avec la tendance à quitter au plus vite le campus une fois les cours terminés ; sans compter les groupes amicaux formés depuis la licence, qui ont naturellement tendance à laisser inconsciemment porte close aux nouveaux arrivants. S'il est cependant bien une chose qui a permis le rapprochement des étudiants, entre personnes qui ne se connaissent pas forcément, c'est le Mémoire de Recherche. Cette étape indispensable à la validation de la première année de Master recèle un pouvoir caché, agissant telle la Kryptonite sur Superman, rendant fou tout étudiant qui l'approche, faisant perdre tous ses moyens à celui qui tente seulement de l'aborder.
Chose simple associée au Mémoire et rapprochant les étudiants, le Séminaire, qui consiste à regrouper ces jeunes-adultes autour de leur directeur/directrice de mémoire, est déjà un pas en lui-même. Une promiscuité absente de tous les autres cours, des tours de paroles incitant l'entr-aide, le travail en petit groupe permet non seulement une approche probablement plus efficace de cette "verrue" au préalable, que nous avons en commun, mais aussi une découverte plus aisée des centres d'interêt de chacun. Car, il est vrai, on choisit rarement un sujte de mémoire qui ne nous concerne pas d'un iota.
Mais ce qui rapproche le plus les étudiants, surtout durant le premier semestre, c'est cette angoisse qui entoure l'apréhension du mémoire. Et si, comme le disait M. Zerouki, mon professeurs de phylo de Terminale, "On ne peut mesurer l'angoisssssssssse", mimant de ses doigts un trouillomètre, il est différent niveaux d'expression de cette peur. Ainsi, ai-je pu surprendre une conversation entre deux étudiantes que je ne connais pas du tout, et dans laquelle l'une des jeunes femmes expliquait qu'"à la seule idée de [se] mettre à travailler, [elle faisait] une crise de panique" ; puis elle énumérait divers symptomes, tels palpitations, évanouissement... Je ne me permet par de juger de la sensibilité de cette étudiante qui, pourquoi pas, pourrait rappeller celle des précieuses du XVIIIème qui s'évanouissaient à chaque mauvais mot car cela se faisait bien, d'être une femme faible émotive.
Autre idée, un symptome que j'ai subit, a été de vouloir inextricablement refaire la décoration de mon appartement, au moment même où je m'étais prévue trois jours de grands travaux de Mémoire. Ces trois jours ont donc été comblés par le déplacement des meubles, un grand ménage d'hiver, et un environnement finalement plus clément et enclin au travail - avais-je vraiment besoin de tout celà pour mieux travailler, je pense que oui, car un bon environnement est indéniablement un atout à la paix de l'esprit. Ce phénomène aurait pu être anecdotique, si, en discutant avec un de mes camarades de séminaire, je n'avais appris que lui aussi, avait été pris du besoin inexplicable de tout refaire et tout déplacer ! (Messieurs les psychologues ici présents, prière de ne pas lier ces phénomènes de grands ménages aux besoins d'organisation du grand bordel de nos vie ; nous l'avons déjà fait :) ).
Ce mémoire, tel un poltergheist, nous hante sous différentes formes : pour certains, il allume mystérieusement la télévision au moment de se pencher sur des livres, nous incite à relire l'intégral de sa bibliothèque de bande-dessinées, ou fait léviter sous notre nez la dernière édition de "World of Warcraft".
L'apogée de cette prise de conscience a eu lieu il y a quelques jours quand dans mes notifications Facebook, une ancienne camarade de CMI (ma spécialisation de licence) m'invite à rejoindre un groupe intitulé "J'ai un mémoire à rendre et je voudrais partager cette souffrance avec vous". Dans celui-ci, vous êtes invité à partager votre sujet de mémoire ainsi que votre filière, mais aussi "la première chose à laquelle vous pensez quand vous bloquez sur votre mémoire", et vos diverses impressions, plaintes à ce sujet. Avec presque 5 000 membres, ce groupe n'est pas tout seul ; entre "On a tous quelque chose de mieux à faire qu'un mémoire" ou "pour que [unetelle] se bouge le cul et commence son mémoire", c'est une véritable pscyhose estudiantine que nous avons là ! Dieu merci, il existe un groupe qui s'intitule "J'ai plié mon mémoire de fin d'étude, bon débarras !!!", mais qui ne contient que 24 membres... Si Facebook était un microcosme, il serait amusant de penser qu'au moins 4876 étudiants auraient abandonné le mémoire avant de l'avoir fini... uhuhuh.
Comme quoi, le Mémoire de Recherche... un vrai sujet de société ! Envoyé Spécial devrait en parler plus souvent, tiens. Ca leur permettrait de montrer des images choc d'étudiants au bord de la dépression !
26 janvier 2009
Dis oui au maître
Il y a quelques jours, j'ai été embauchée par Complétude, entreprise numéro 2 en matière de cours privés. Quand je dis quelques jours, j'ai à peine reçu les papiers officiels m'accueillant au sein de la grande famille des professeurs particuliers. Vendredi en début de soirée, je reçois un mail de Complétude, qui est en fait un communiqué de Presse du PDG de l'entreprise, dénonçant le manque d'objectivité d'un reportage d'Envoyé Spécial sur les cours privés, dans lequel Complétude semble mis à mal par un subtil montage. Piquée par la curiosité, primo parce que fraîchement arrivée dans l'entreprise il est toujours bon de savoir où on met les pieds - et de vous à moi avant l'annonce ANPE je n'avais jamais entendu parler de Complétude ; deuzio parce qu'une journaliste, même hors activité, s'interesse toujours à ce que peuvent dire ses homologues, SURTOUT quand leur crédibilité est mise en doute.
Bref, depuis la folie du streaming, les sites Internet des chaînes proposent les émissions diffusées en libre visoinnage sur le net ; je choisis l'émission et le reportage. Si vous avez 40 minutes devant vous, un peu d'éducationnage n'a jamais tué personne.
Dès le début du reportage, l'émission n'est pas tendre avec les professeurs privés. Ma position en ces premières minutes est tendue, car je suis partagée entre la vérité (qui sommes-nous pour prétendre être enseignants) et mes sentiments de nouvelle arrivée dans le milieu. Quelques minutes sont nécessaires pour faire la part des choses, car dès les premières minutes, je m'enflamme intérieurement contre l'orientation du reportage. Aller, Lucille, on se calme, attendons la suite, et que ton oeil soit objectif. Effectivement, la suite est moins violente : la journaliste contacte les 4 premières entreprises de cours à domicile français (dont Acadomia est numéro 1), se porte candidat au poste d'enseignant dans chacune d'elle, puis les sollicite en simulation de parents cherchant un soutien scolaire pour leur progéniture (t'as qu'à passer moins de temps devant la télé, sale môme !). Dans la grande majorité des cas, c'est catastrophique. Acadomia, qui pourtant accepte de participer clairement à l'émission (qui est souvent le gage que la société n'a pas grand chose à se cacher) se prend une claque en n'appuyant aucune des garanties promises aux parents. Le boss lui même n'en revient pas. KeepSchool and co, se prennent quant à eux un zéro pointé total - pour plus de détails je vous invite à vous reporter à la vidéo. Finalement, Complétude est le moins amoché, bien que l'entretien soit largement tronqué.
Une jeune femme est filmée en situation d'entretien. Elle est donc sous la pression de l'entretien et de la caméra. On voit, dans la vidéo, que la responsable de recrutement l'évalue sur l'exercice des COD-COI, que l'on voit donc en primaire. La demoiselle se plante, inverse COD, COI, l'entretien est diffusé devant des enseignants en exercice qui se moquent d'elle... La demoiselle est cependant embauchée, au bout d'un essai totalement infrictueux, ce qui paraît plutôt honteux.
Ce que l'histoire ne dit pas, c'est qu'un entretien chez Complétude dure bien plus longtemps que les huit minutes du reportage (le mien a duré 50 minutes, le candidat me précédant est resté 40 minutes). J'ai pour ma part eu droit à deux mises en situations, aucunement destinées à me mettre en difficulté mais à évaluer mes qualités pédagogiques. C'est comme tel qu'est présenté l'exercice au début de l'entretien. Après avoir rapidement commenté mes expériences de soutien scolaire (vive le baby-sitting, où ce n'est que la fin des devoirs à faire qui autorisait une partie de Call Of Duty avec en bonus le droit pour la baby-sitter de se faire humilier aux jeux vidéos par un gosse de onze ans), la chargée de recrutement pointe deux cases que j'ai coché dans mon "tableau de compétences", une grille dans laquelle je coche, par niveau, tout ce qui semble à ma portée de future enseignante du soir. D'abord, en mathématiques, elle pointe les identités remarquables, et me demande d'effectuer une simple équation, des trucs avec des parenthèses, des a et des b, des petits plus, des petits moins. Je lui explique poliment que j'ai coché les identités parce qu'elles sont étudiées en 1ère Littéraire et que j'estimais pouvoir les enseigner à ce niveau - après tout j'ai eu 12 en "maths-info" au bac - mais que finalement, j'étais absolument incapable de résoudre ce qu'elle me présentait. Mal barré, pensais-je en me demandant si je n'aurais pas été plus à l'aise devant du mandarin. Très bien, autre tentative, l'anglais. Etant débrouillarde en la matière après plusieurs voyages en pays anglophones, cela ne me fait pas peur, mais voilà qu'elle m'interroge sur quelque chose de très simple, mais dont la règle m'échapait. Devant cette deuxième humiliation, qui commençait à sérieusement me faire douter de ma capacité d'enseignement, je regardais mon interlocutrice droit dans les yeux, je vais être très honnête avec vous, je sais ce qu'est une proposition infinitive car je l'utilise à l'oral, mais je ne peux pas vous ressortir la règle de but en blanc. Je pars du principe que si ma mission me demande d'aborder ce sujet, je préparerai le sujet au préalable, mais je ne suis pas capable de vous sortir ça maintenant. Elle me propose donc de choisir un sujet au hasard, je pointe "les superlatifs", que je détaille sur un papier blanc en des gribouillis et des flèches qui simulent un cours, certes un peu brouillon, mais qui se tient.
Finalement, j'ai été reçue. Il a été convenu que les maths ne me seraient attribué pour le moment qu'en primaire (humiliation ? dure réalité ?), mais que pour le reste, cela allait. Que, bien sûr, on attendrait que j'ai fais mes preuves avant de me confier des élèves avec un examen à la fin de l'année, surtout le bac, mais que jusqu'au brevet il n'y avait aucun soucis. Je suis donc repartie avec le mode d'emploi du parfait petit professeur (carnet de suivi de l'élève notamment), le déroulement d'un cours type, et surtout l'accès à un million de fiches pédagogiques et d'aide à l'organisation. Quant aux diplomes, extrait de casier judiciaire, dont les obligations et vérifications sont fustigées dans le reportage, sachez que jusqu'à ce que j'ai délivré ce fameux extrait de casier (arrivé bien après l'entretien), aucune annonce de cours ne m'était accessible. De quoi rassurer les parents les plus méfiants.
Que dire du reportage ? A vouloir faire du racolage, ne donnant que de mauvais exemples de parents mécontents des cours donnés (on ne dit pas d'où viennent ces mauvais professeurs), ne présentant que les mensonges, Envoyé Spécial a probablement fait perdre en certains parents l'espoir qu'il y avait une option B aux soucis d'école. Qu'un enfant en difficultés scolaire n'était pas sujet à la fatalité et pouvait avoir un coup de pouce. Il oublient que les élèves que ces cours ont aidés s'elèvent à plus de 80% en moyenne (sur les 4 premières entreprises du domaine). Que dire de nos collègues journalistes, qui baffouent leur devoir premier qui est d'informer ? Certes, l'information est là, mais est-ce vraiment informer que de n'évoquer qu'une seule partie de la réalité ? Envoyé Spécial, qui est (était ?) à mon sens une émission interessante, est hémophile de sens et de crédibilité... Cela me touche probablement car cela aborde un thème dans lequel j'arrive fraîchement, mais chaque hypocrisie journalistique me fait me rappeller pourquoi, dans mon choix de vie, le journalisme est passé du premier plan... au plan B.
23 janvier 2009
Reste encore, encore un peu
Musée d'Art Naïf, Nice
Souvent, on dit que la difficulté vient de la vie en communauté. Dès que l'on est plusieurs, les codes se heurtent les uns aux autres, les habitudes, les façons de vivre, les caractères s'entremêlent et ne s'adaptent pas forcément. C'est une jeune femme qui a vécu 14 ans chez ses parents, trois ans en internat, deux ans avec sa soeur, un an à trois, un an à deux, qui vous dit ça. On choisit souvent les personnes avec lesquelles on vit, ce n'est pas toujours le cas (ce fût mon cas lors de la coloc à 3), les surprises sont légion.
Mais derrière tout ça, on ne parle jamais de la difficulté de vivre seul. Après tout, nous sommes des jeunes gens modernes, nous sommes élevés pour être forts, réussir à l'école, puis une fois l'envol effectué, travailler, tenir notre maison, puis succomber un jour à la pression sociale, nous caser, avoir des enfants. Seulement, sommes-nous vraiment prêts (ou faits) pour vivre seuls ? Il y a quelques années encore, et c'est le cas dans de nombreuses régions (dont la Lorraine), on quittait les parents parce qu'on rejoignait un appartement commun, souvent avec sa moitié romantique. Aujourd'hui, on est obligés de partir pour ses études, ou son premier emploi, tant il est difficile de trouver quelque chose près de chez soi. On fait aussi le choix de partir, même si ce n'est pas loin, de prendre son indépendance parce qu'on en a enfin les moyens techniques et financiers.
Sommes-nous vraiment prêts à vivre seuls, alors même que nos parents nous chérissent, prennent soin de nous ? Quand je suis arrivée dans mon premier appartement, j'y vivais avec ma soeur car nous faisions nos études dans la même ville. Seulement pendant 17 ans, en tant que cadette, j'avais toujours entendu "laisses, tu sais pas faire !". J'étais alors seulement incapable de me faire cuire un steack, et encore moins apte à suivre une recette de cuisine... Autant vous dire que cela a bien fait pester ma soeur. Qu'en est-il sur l'élaboration d'une liste de course, aussi bête que cela soit, d'après l'observation des besoins ? Je pense que cette phrase fera beaucoup rire ceux qui ont appris ces banalités lors de la vie de couple ou de colocataires, mais pensez-y : auriez-vous vraiment su comment vous organiser, si vous vous étiez jeté seuls dans la vie ?
Sans compter les aspects pour lesquels vous n'êtes pas forcément doués... Ma soeur, par exemple, a la poisse avec l'informatique, et sans vraiment savoir pourquoi, elle était capable de faire planter son ordinateur rien qu'en appuyant sur le bouton "Start", ne sait pas trop comment utiliser son anti-virus. Etant débrouillarde en informatique, je l'aidais autant que faire se peut dans ce domaine, m'occupait de démonter, remonter ce petit monde pour qu'elle puisse alors reprendre son travail. Parallèlement, elle s'occupait de choses pour lesquelles je n'étais pas du tout douées, comme... programmer le magnétoscope. J'ai d'ailleurs beaucoup repensé à ça quand j'ai, en cette première année de vie commune avec ma solitude, tentée d'enregistrer un super docu-drama sur l'apocalypse selon Saint Jean et que cela n'a jamais fonctionné. Moralité, la solitude sait autant que moi utiliser ce foutu magnéto ! Une de mes premières colocs préparait très bien la mayonnaise, cela m'est impossible. Je changeais les ampoules, réparais la tuyauterie, choses qu'elles ignoraient faire. Tout cela pose alors la question du "comment je vais faire une fois que je vivrai seule ?". Après tout, rien n'empêche d'acheter un pot de mayonnaise, c'est vrai, mais si j'ai passé cinq ans à échouer devant mon magnéto même en lisant la notice, autant dire qu'il est mieux que j'évite d'enregistrer des films à présent. La vie en solo est donc marquée de manque quant à la vie que l'on aimerait mener : une vie faite de bons petits plats et de films de troisème partie de soirée, choses impossible si personne ne vous a appris à cuisiner, repasser, tenir une maison... régler un magnétoscope.
Et puis, au-delà de l'aspect "pratique", la solitude n'est pas là à votre retour, elle n'organise pas de petite soirée alors que vous n'y pensiez même pas, elle ne ramène pas une tasse en plus quand elle fait du thé, ne vous impose pas un film tchèque que vous n'aviez pas idée de voir, ne fait pas non plus la cuisine quand vous êtes trop fatiguée - ou que vous avez la flemme. Pour ma part, elle ne fait pas non plus la vaisselle, et ça c'est super dommage, uhuhuh. La vie à plusieurs, et tous les avantages sociaux et sensibles que cela représente, ne peux être remplacée. Attention, cela n'inclue pas forcément une souffrance de la solitude (même si j'ai connu des gens qui ont énormèment déprimé lors de leur mise en appartement), car il y a un juste milieu : supporter, aimer la solitude mais la trouver moins bien que la vie à plusieurs (ce qui est mon cas). C'est probablement pour cela que, souvent, il m'arrive de dire "oui, oui j'arrive !" quand mon micro-onde en est à son troisième bip "rappel minute", ou que certaines choses ne traîneront jamais dans la pièce principale, vieux souvenir du respect des espaces vitaux de la colocation (ne laisse pas traîner ta brosse à cheveux dans le salon, ni tes bouquins dans la cuisine !).
Et dans tout ça, je ne parle même pas de cette génération de mamans dopées à Françoise Dolto qui, si attentives aux besoins de leur enfant chéri, sont toujours passées devant et derrière eux, et donne tout un tas d'étudiants incapables de cuisiner autre chose que des pâtes, qui ne connaissent pas l'utilité d'un fer à repasser ou du balais toilette (dieu sait combien j'en ai vu, et pas seulement des étudiants). Parfois ils vivent ensemble, alors une amélioration sensible est visible car chacun apporte sa pierre à l'édifice de la vie, et booste les autres, car la colocation est avant tout le respect de l'autre.
Je ne parle pas de la vie de couple, simplement parce que je n'en ai pas encore fait l'expérience et que j'évite de causer de choses que je ne connais pas.
Finalement, être une femme moderne c'est aussi être capable de se débrouiller seule dans un studio, sans personne derrière. Il y a soixante ans, j'aurai probablement eu plus de notions dans ce domaine, parce que tout efemme que j'étais, la tenue de mon foyer était l'axe de ma vie. Maintenant que je me suis battue pour avoir le droit de choisir ma vie, il me manque beaucoup de données en ce sens. Sans aller jusqu'à l'extrème de la femme qui reste à la maison, j'aurai bien aimé savoir comment bien tenir mon appartement, pour moi, pour qu'il soit encore plus agréable à vivre que maintenant. Savoir quoi faire avec deux carottes et trois tomates, savoir soigner mes plantes et ne pas faire qu'elles meurent toutes (je ne parle pas de mon plant de ciboulette zombie, qui est revenu d'entre les morts après avoir passé sept jours et sept nuits dehors sous la pluie ; probablement une incantation secrète). D'autant que vivre à plusieurs me rendait fourmi hyperactive, et que la vie en solo tend à me déguiser en larve...
Je suis bien heureuse de cette vie en solitaire ; après 21 ans de vie commune, je l'avais bien mérité. Mais de vous à moi... j'ai hâte de reprendre du service.
20 janvier 2009
La crise de la page noire
Je n'ai jamais vraiment fait de littérature, mais j'ai toujours écrit.
D'abord des nouvelles puis des poèmes. J'avais de grands cahiers, éventrés de feu les pages utilisées lors des années scolaires passées, et dont les pages vierges devenaient mon univers. Un jour, dans un vide-grenier, mon père dépensa cinquante francs et m'offrit une vraie machine à écrire mécanique, à ruban. Elle était très lourde et mes petits doigts d'enfant peinaient à presser les puissantes touches qui claquaient contre le papier. Parfois même, mon léger index se râpait contre l'ingrate case de plastique. Je prenais alors un soin particulier à taper lentement – non à cause du manque d'expérience, mais pour économiser mes instruments juvéniles. J'écrivais tout un tas de choses, diverses et variées, comme l'histoire d'un trio d'espionnes (déjà des femmes !) justicières directement inspirées d'une publicité de lessive de l'époque... mais mon travail le plus probant fût une nouvelle intitulée « le quadragénaire » et qui narrait, sur huit ans, la vie d'un homme qui voit lentement se décomposer ce qui a été immuable pendant vingt ans. J'y usai de figures de styles que j'aimais particulièrement, et au travers de ces dizaines de pages quelque peu dramatiques, j'osais même le comique de répétition sur un seul et unique point. Je n'ai malheureusement jamais retrouvé le manuscrit, mais j'étais très fière de cette histoire qui, je me souviens, avait mis de la fierté dans les yeux de mes parents.
A sept ans, je composais une petite « Gazette », mise en page sur Publisher, que je fixais au moyen d'aimants sur le frigo familial.Au début, ce n'était qu'une page unique de texte non formaté, avec illustration faite à la main et aux feutres (s'il vous plaît!), article traitant des désagrément causés par les travaux de ralentisseurs dans notre rue. Puis le PC est arrivé à la maison, avec lui Microsoft Office et les multiples possibilités que pouvait apporter une telle innovation. Le titre s'est alors largement étoffé. A l'intérieur, chacun pouvait y trouver le top 5 des albums de la maison, subtil et diplomatique mix entre le dernier Fugain et quelques « Boys Band » qui pullulaient dans le poste de ma frangine. Une autre rubrique proposait des témoignages fictifs sur des sujets de sociétés aussi variés qu'alors le futur passage à l'euro, le tout dans une subjectivité totale (qu'il est long, le chemin pour devenir journaliste !). Enfin, au dos, sur une page entière, je parlais d'un sujet qui m'intéressait et était susceptible de captiver mon auditoire familial. Le seul qui me reste en tête reste un papier sur les adaptations cinématographiques des séries et jeux vidéos (à l'époque aux prémisses de l'industrie daubesque actuelle).
Au collège, j'ai composé une sitcom en plusieurs épisodes dont les personnages narraient la vie rêvée de ma sœur et ses copines de lycée, mes premières fans. Je m'inspirai largement des intrigues que je voyais à travers les séries au grand cœur que ma frangine ne loupait au grand jamais, style « Dawson ». De jeunes adolescents en proie aux premiers émois... Parallèlement à ce succès éphémère, qui voyait de faux couples se créer avec de vraies personnes, j'utilisais la même formule pour me plonger dans des histoires fantastiques inspirées du Romantisme qu'on appelle aujourd'hui « Gothisme » (quelle manque de classe !).
Au lycée, je peaufinais mes premiers scénarii, notamment lors du cours de cinéma. Le lycée fût également le moment où je suis partie de la maison, puisqu'à 14 ans à peine je me retrouvais à l'internat. Quitter le confort de son foyer n'est jamais chose évidente, et j'exorcisais ma peine à travers des écrits qui romançaient largement les faits réels de ma vie. Comme plus jeune, j'ai ressorti de vieilles dépouilles de cahiers que je noircissais pendant les heures perdues d'études du soir. C'était aussi le temps des premiers cours de cinéma, de l'apprentissage de l'art du scénario. Situation, phénomène, caractérisation des personnages... Souvent, mes scénarii se posaient dans le genre fantastique, voire, horreur, ce qui avait le don de faire rire (jaune) mon professeur car j'étais la seule fille de la spécialisation ; mes quatre camarades masculins contaient sans soucis de sublimes bluettes, tandis que j'abordais le thème du regard par la mise en scène d'un collectionneur d'yeux agressant de jolies femmes pour enrichir sa collection. Le scénario de mon projet de BAC, intitulé « Douche Écossaise » n'a d'ailleurs pas dérogé à la règle bien qu'il fût peu sanguinolent (quoique...). Ce passage derrière la caméra fût d'autant plus jouissif que j'avais le plaisir d'avoir la main mise sur l'organisation et, il faut l'avouer, j'avais souvent le dernier mot. J'ai même eu le plaisir d'interpréter ce qui pour moi reste toujours le meilleur rôle au cinéma – la méchante.
A l'université, j'ai arrêté d'écrire, mis à part en seconde année, où j'ai suivi un cours de création littéraire et poétique avec Philippe Claudel qui, loin de l'image que l'on puisse avoir des écrivains à succès (entendez : fortes ventes), n'a pas hésité un jour à déclarer à un étudiant que c'était « de loin l'un des meilleurs textes qu'il n'avait jamais lu ». C'est non sans fierté qu'il a un jour lu en front de la classe un sonnet de ma composition, auquel il avait attribué 19 pour « la composition technique parfaite ». Mais à part cela, plus rien ne me vint. Les nouvelles ne se bousculaient plus dans ma tête. Parfois, quelques sujets me venaient en tête, mais je les trouvais insipides, dénués de ce je-ne-sais-quoi qui m'exaltait tant. Des thèmes récurrents, étroitement liés aux préoccupations de cette vie de jeune femme qui commençait à peine, m'écœuraient tant ils traitaient de ce dont je detestais parler. Le premier chagrin d'amour, les émois, les jeunes hommes ; cette expédition sans armes ni boussole au milieu de la jungle relationnelle me faisait me sentir démunie, tel le premier colon sur une terre inconnue et hostile, dont il doit apprendre les règles sous peine de finir harponné par un autochtone ou dévoré par une bête. Je trouvais ces sujets futiles, et c'est encore le cas aujourd'hui, bien que je sois beaucoup plus en harmonie avec mes sentiments de femme. Les mots m'ont donc quitté.C'est d'ailleurs à ce moment que j'ai enfanté ce blog, qui reste moche, miteux, rarement mis à jour, que je considère comme honteux, et pourtant que j'aime d'amour. Pourquoi honteux ? Simplement parce qu'il n'y a qu'ici, et seulement ici, que je transposais ces choses honteuses, cette « chick litt » avant l'heure qu'étais la version romancée d'une jeune femme sur le devenir. Depuis, si le style évolue, je ne suis pas sûre qu'il ait bien changé.
Avec le recul, je me rends compte que cette faculté de mettre ma caboche sur papier blanc n'est pas un art, à peine un exutoire. L'écriture est peut-être simplement le baromètre de mes inspirations, et il se trouve que depuis peu, j'ai quitté le syndrome de la page blanche, pour celui de la page noire. Je griffonne sans arrêt, des idées sans intérêts, de fiction, de réalité, pour mon mémoire, pour des choses inutiles, mais que je ne fais pas sortir, peut-être bêtement par habitude.
Je crois qu'il est temps que ça change.

